Still life

Je prenais plaisir à contempler le jaune des lampes luisant derrière les rideaux, le bleu des minces filets de fumée s’échappant des cheminées, l’éclat métallique des téléviseurs se reflétant dans les vitrines et les fenêtres.
Still life
Des voyages, pour quoi faire ?
Je n'ai de regards que sur le déplacement – transit, transports, routes, escales, haltes, hôtels, aérogares. Cafés, quais.
Destination m'indiffère.
Tout au long de nos vies, j'ai porté un modeste appareil de l'instant. Son œil pour le mien n'a retenu ni les étendues, ni les paysages des villes traversées. Il a simplement noté, dans la marge de nos errances, ce que nous étions. Une somme de détails qui menaçaient de filer avec le reste des heures.
Dans son cadre j'ai circonscrit l'insignifiant – miettes, éclats, fragments, reliefs des moments vécus. Insignifiants pour toi (à qui dis-je toi ? Toi regardeur ? Toi altérité dans le couple ?), à ce moment-là d'extrême précision et d'intense acuité, ces cadrages avaient du sens pour qui j'étais, qui nous étions. Aussi loin que nous nous trouvions dans l'espace, dans le temps.
Aujourd'hui je révèle, je proclame la continuité et la postérité de leur valeur. Ces moments dans un cadre et les objets que rassemble le cadre sont des restes. Ce mot concentre en lui tout ce qui demeure, que l'on n'oublie pas. Et il en héberge beaucoup d'autres : les ossements, les décombres, le solde. Le mot déchet, le mot cendres, le mot relique.
Les restes forment un mot précieux. Un mal délicieux.
Fourre-tout de la mémoire, ils produisent beaucoup de mémoire. Je les photographie. Voilà pourquoi.
Parce que je veux, puis ne peux pas, d'un revers de main les balayer tous – table rase du passé, table rase d'un présent mort-né.
Parce que je veux, puis ne peux pas, je photographie, avec le soin requis.
Comme vient la lumière ; comme l'ombre dessine au sol ; comme l'assiette est froide et sale maintenant ; comme le lit a reçu nos corps ; comme les plis complexes des draps ; comme les rides de l'oreiller ; les plis de ta peau, comme. L'image contre la finitude.
La tasse tiède encore, et ce parfum de matin qui bourdonne autour de moi.
Ils sont la preuve du mot que je ne prononce pas, du mot-lien qui a noué deux vies. Jusqu'à la constriction, parfois.
A l'instant où j'ai photographié l'instant, le banal a cessé d'être banal. Dépositaire de mes émois, mes doutes, mes peurs, ma gêne, témoin de mon sourire à toi, mon insulte à toi, l'objet a échappé à sa gangue.
Il n'est plus nature morte. Je n'aime pas cette manière de dire. L'anglais est moins définitif : still life. Littéralement, encore la vie.
Encore la vie. Vois :
Un cendrier, des cigarettes écrasées qui avaient rougi dans ta bouche, un peu de ta bouche au rebord du verre, rouge lèvre, sous le pied du rêve – non, bien sûr, je voulais écrire sous le pied du verre –, la note que le garçon avait glissée comme le vent était un peu fort, le verre où tu as bu, le reflet dans le verre. Et moi, rencontrant de nouveau ces objets, qui lis dans Proust :
« Chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s'incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle y reste captive, à jamais captive, à moins que nous ne rencontrions l'objet. À travers lui, nous la reconnaissons, nous l'appelons et elle est délivrée. »
Elian Monteiro
































