démarche

Des traces secrètes

Pour une archéologie des émotions

L'archéologie, à la fois dans ses principes et dans ses méthodes, offre une caisse de résonnances aux démarches artistiques que j'engage depuis plusieurs années dans le domaine de l'image, à la fois photographique et cinématographique. De manière empirique, hors de tout cadre théorique et sans injonction de commande, je poursuis une recherche créative dont les ressorts trouvent leurs correspondances dans ce qui nourrit la démarche des archéologues.

La discipline archéologique, par son attention à des objets lacunaires, énigmatiques et triviaux, amplifie ce rapport à la mémoire qu'expriment les images produites, exhumées, leur mise en série, leur mise en récit. Ainsi, l'approche archéologique fut inspirante dans ma pratique créatrice car elle en a constitué le révélateur en offrant un cadre théorique qui clarifie les étapes d'un travail systématique.

serie Des traces secrètes - photo Patric Métais

L'homme qui tente de s'approcher de son passé enseveli doit faire comme un homme qui fouille. Il ne doit pas craindre de revenir sans cesse à un seul et même « état des choses » qui ne se livre qu'après une exploration méticuleuse qui justifie ces fouilles.

Walter Benjamin, Fouilles et souvenirs, in Images de Pensée

Rechercher, retrouver, restaurer : du vécu à sa représentation

L'homme d'images que je suis, recherche, met au jour les vestiges d'événements vécus et enregistrés sur support photographique, afin de tenter d'expliciter les faits qui ont conduit à leur apparition, à leur épanouissement, puis à leur fin et à leur disparition. Le rapprochement de ces images, l'ajout de textes courts et de documents iconographiques, produisent les linéaments d'une histoire qui entre en résonnance dans l'imaginaire du regardeur.

À partir d'une exhumation, puis d'une sélection de photographies déjà anciennes, extraites d'un vaste corpus, il s'agit de classer, restaurer, conserver et mettre en forme les images existantes qui pourront alors rendre compte des strates d'un récit ancien, de nature modeste, sensible et anti-spectaculaire.

Restituer, montrer; tentative de reconstitution d’une émotion.

La photographie enregistre la trace de l’objet voué à disparaitre; elle cherche à capter au mieux, à rendre hommage au sujet, elle est à son service. La photographie se substitue à un récit; elle rend compte d’une réalité disparue, livre pléthore d’hypothèses dont le socle est fragile car la trace est fragmentaire.

En effet, que reste-t-il de ces récits? Quels artefacts les représentent? Des fragments, des traces, des dates, une phrase, des mots. Telles des ruines, ces images restent les stigmates de l’événement – heureux, malheureux, magnifique, tragique – qui a eu lieu, « un temps perdu qu’il arrive à l’art de retrouver » selon Marc Augé (1). C’est ainsi que je propose de définir une « archéologie de l’émotion ». Selon cette formulation, mes images-ruines seraient les vectrices d’une réminiscence d’un passé et la possibilité, pour la dimension émotive, d’une reconstitution de ce qui fut.

Pars pro toto.

Accumuler un grand nombre d’images qui cernent le moment vécu, tentent de le circonscrire, caractérise mon activité de photographe. Cette accumulation obsessionnelle revêt des contours un peu vertigineux, car la sélection définitive ne comprend que quelques éléments épars, à partir desquels une reconstitution tentera de rendre compte de l’intégralité d’une réalité passée. Les traces offrent ainsi les fragments d’un tout à recomposer, comme le permettent ces «objets charnières» évoqués par le cinéaste Jérôme Prieur (2), au sujet des archives qui doivent contenir « un fragment du passé, aussi minime soit-il [qui] demeure présent, au présent ».

Pour finir, je rassemble les données, fragments d’une réalité singulière, universelle parfois, et les ordonne pour les livrer aux regards ; ces pièces sont les ultimes indices d’un récit que l’on est invité à construire selon ses projections personnelles. Les mêmes indices peuvent faire naître des scenarii différents selon l’histoire subjective de chacun·n·e.

Texte écrit en complicité avec Laurence Tranoy
(1) M. Augé, Le temps en ruines, Galilée, coll. «Lignes fictives», Paris, 2003, p.9.
(2) J. Prieur et L. Olivier, «Le déchet de l’expérience. Film/archéologie/archive (dialogue)», dans Trafic n° 117, Ed. P.O.L., 2021, p. 46.
démarche

Des traces secrètes

Pour une archéologie des émotions

L’archéologie, à la fois dans ses principes et dans ses méthodes, offre une caisse de résonances  aux démarches artistiques que j’engage depuis plusieurs années dans le domaine de l'image, à la fois photographique et cinématographique. De manière empirique, hors de tout cadre théorique et sans injonction de commande, je poursuis une recherche créative dont les ressorts trouvent leurs correspondances dans ce qui nourrit la démarche des archéologues.

La discipline archéologique, par son attention à des objets lacunaires, énigmatiques et triviaux, amplifie ce rapport à la mémoire qu'expriment les images produites, exhumées, leur mise en série, leur mise en récit. Ainsi, l’approche archéologique fut inspirante dans ma pratique créatrice car elle en a constitué le révélateur en offrant un cadre théorique qui clarifie les étapes d'un travail systématique.

Rechercher, retrouver, restaurer : du vécu à sa représentation.

L’homme d'images que je suis, met au jour les vestiges d’événements vécus et enregistrés sur support photographique, afin de tenter d'expliciter les faits qui ont conduit à leur apparition, à leur épanouissement, puis à leur fin et à leur disparition. Le rapprochement de ces images, l’ajout de textes courts et de documents iconographiques, produisent les linéaments d'une histoire qui entre en résonance dans l’imaginaire du regardeur.

À partir d'une exhumation, puis d’une sélection de photographies déjà anciennes, extraites d'un vaste corpus, il s’agit de classer, restaurer, conserver et mettre en forme les images existantes qui pourront alors rendre compte des strates d'un récit ancien, de nature modeste, sensible et anti-spectaculaire.

Restituer, montrer ; tentative de reconstitution d’une émotion.

La photographie enregistre la trace de l’objet voué à disparaître ; elle cherche à capter au mieux, à rendre hommage au sujet, elle est à son service. La photographie se substitue à un récit ; elle rend compte d’une réalité disparue, livre pléthore d’hypothèses dont le socle est fragile car la trace est fragmentaire.

En effet, que reste-t-il de ces récits ? Quels artefacts les représentent ? Des fragments, des traces, des dates, une phrase, des mots. Telles des ruines, ces images restent les stigmates de l’événement – heureux, malheureux, magnifique, tragique – qui a eu lieu, « un temps perdu qu’il arrive à l’art de retrouver » selon Marc Augé (1). C’est ainsi que je propose de définir une
« archéologie de l’émotion ». Selon cette formulation, mes images-ruines seraient les vectrices d’une réminiscence d’un passé et la possibilité, pour leur dimension émotive, d’une reconstitution de ce qui fut.

Pars pro toto.

Accumuler un grand nombre d’images qui cernent le moment vécu, tentent de le circonscrire, caractérise mon activité de photographe. Cette accumulation obsessionnelle revêt des contours un peu vertigineux, car la sélection définitive ne comprend que quelques éléments épars, à partir desquels une reconstitution tentera de rendre compte de l’intégralité d’une réalité passée. Les traces offrent ainsi les fragments d’un tout à recomposer, comme le permettent ces « objets charnières » évoqués par Jérôme Prieur (2), au sujet des archives qui doivent contenir « un fragment du passé, aussi minime soit-il [qui] demeure présent, au présent ».

Pour finir, je rassemble les données, fragments d’une réalité singulière, universelle parfois, et les ordonne pour les livrer aux regards ; ces pièces sont les ultimes indices d’un récit que l’on est invité à construire selon ses projections personnelles. Les mêmes indices peuvent faire naître des scenarii différents selon l’histoire subjective de chacun·n·e.

Texte écrit en complicité avec Laurence Tranoy
Les séries 1, 2, 3 et 6 ont été conçues et mises en forme avec la complicité d’Alain Thomas.
Tous travaux de tirages réalisés par les Ateliers A&T.
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(1) M. Augé, Le temps en ruines, Galilée, coll. « Lignes fictives », Paris, 2003, p. 9.
(2) J. Prieur et L. Olivier, « Le déchet de l’expérience. Film/archéologie/archive
(dialogue) », dans Trafic n° 117, Éd. P.O.L., 2021, p. 46.
serie Des traces secrètes - photo Patric Métais
serie Des traces secrètes - photo Patric Métais
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L’homme qui tente de s’approcher de son passé enseveli doit faire comme un homme qui fouille. Il ne doit pas craindre de revenir sans cesse à un seul et même « état des choses » qui ne se livre qu’après une exploration méticuleuse qui justifie ces fouilles.

Walter Benjamin, Fouilles et souvenirs, in Images de Pensée
montage 4 photos serie still life de Patrick Métais
montage 4 photos serie still life de Patrick Métais
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